90 % des jeunes d’élite ne deviennent jamais des adultes d’élite

Depuis des années, le modèle de développement à long terme défend une position qui va à contre-courant de la façon dont la plupart des programmes de sport jeunesse fonctionnent : ne pas se spécialiser tôt, pratiquer plusieurs activités, laisser le développement se faire graduellement, et arrêter de présumer que votre meilleur·e joueur·euse de 12 ans sera votre meilleur·e adulte.
La réponse des sceptiques a toujours été prévisible. C’est bien beau en théorie, mais le sport d’élite exige une concentration hâtive. Les jeunes qui réussissent ont commencé tôt et se sont entraîné·e·s intensivement. On ne peut pas atteindre le sommet sans y mettre les heures dès un jeune âge.
Un article publié en décembre 2025 dans Science — l’une des revues scientifiques les plus prestigieuses au monde — vient de le démontrer clairement : la spécialisation hâtive n’est pas le chemin vers l’excellence.
L’étude
Les chercheur·euse·s ont synthétisé les données de plus de 34 000 performeur·euse·s internationaux·ales de haut niveau dans plusieurs domaines : lauréat·e·s du prix Nobel, compositeur·rice·s de musique classique les plus renommé·e·s, champion·ne·s olympiques et meilleur·e·s joueur·euse·s d’échecs au monde.
Ils ont posé deux questions qui n’avaient jamais été systématiquement étudiées à ce niveau auparavant :
- Les performeur·euse·s exceptionnel·le·s à un jeune âge et à l’âge de performance maximale sont-ils·elles essentiellement les mêmes individus?
- Les prédicteurs d’une performance exceptionnelle chez les jeunes prédisent-ils également une performance exceptionnelle à l’âge adulte?
Les réponses étaient claires — et cohérentes dans chaque domaine étudié.
Constat 1 : Ce ne sont pas les mêmes personnes.
Les joueur·euse·s d’échecs du top 10 mondial chez les jeunes et les joueur·euse·s d’échecs du top 10 mondial chez les adultes sont des individus différents à près de 90 %.
Les meilleur·e·s élèves du secondaire et les meilleur·e·s étudiant·e·s universitaires sont des personnes différentes à près de 90 %.
Les athlètes de niveau international chez les jeunes et les athlètes de niveau international chez les adultes sont des individus différents à près de 90 %.
Les jeunes qui atteignent leur sommet tôt sont rarement ceux et celles qui atteignent le sommet le plus élevé. La performance exceptionnelle précoce et la performance de calibre mondial plus tard appartiennent à des populations largement distinctes.
Constat 2 : Les prédicteurs s’inversent.
C’est ici que ça devient intéressant. Les chercheur·euse·s ont découvert que la performance exceptionnelle précoce et la performance de calibre mondial à l’âge adulte n’impliquent pas seulement des personnes différentes — elles sont prédites par des parcours de développement opposés.
La performance exceptionnelle précoce est associée à :
- Une pratique intensive spécifique à une discipline
- Peu ou pas de pratique multidisciplinaire
- Des progrès rapides en début de parcours
La performance de calibre mondial à l’âge adulte est associée à :
- Une pratique spécifique à une discipline limitée en début de parcours
- Plus de pratique multidisciplinaire
- Des progrès graduels en début de parcours
Relisez. Chez les lauréat·e·s du prix Nobel, les champion·ne·s olympiques, les musicien·ne·s d’élite et les meilleur·e·s joueur·euse·s d’échecs, le schéma tient : les adultes qui atteignent les plus hauts niveaux ont moins pratiqué dans leur discipline spécifique durant leurs jeunes années et ont davantage pratiqué dans plusieurs disciplines. Ils et elles ont progressé plus lentement au départ.
Ceux et celles qui se spécialisent tôt atteignent leur sommet tôt. Ceux et celles qui diversifient atteignent le sommet le plus élevé.
Constat 3 : La plupart des performeur·euse·s de calibre mondial étaient en retard sur leurs pairs au départ.
L’article souligne que « la plupart des performeur·euse·s de haut niveau affichaient des performances inférieures à celles de plusieurs de leurs pairs durant leurs premières années ». Et aux niveaux les plus élevés de performance adulte, la performance maximale est négativement corrélée avec la performance précoce.
Atteindre son sommet plus tard n’est pas l’exception. C’est ce que les données mondiales confirment comme la norme.
Ce que cela signifie pour le sport
Rien de tout cela ne surprendra quiconque a travaillé avec le modèle de développement à long terme. Les principes sont clairs depuis des années : la diversification précoce construit une fondation plus large, la spécialisation hâtive crée des sommets à court terme mais limite le plafond à long terme, et le parcours de développement vers la performance adulte d’élite est différent de celui vers la performance jeunesse d’élite. Deux des sept principes directeurs du développement à long terme dans le sport et l’activité physique de Le sport c’est pour la vie — La littératie physique : du multisport à la spécialisation et Atteindre l’excellence prend du temps — défendent exactement cette position. Maintenant, les données probantes les appuient aux plus hauts niveaux de la réussite humaine.
Mais il y a une différence entre « le modèle dit ceci » et « une synthèse de 34 000 performeur·euse·s de calibre mondial dans plusieurs domaines le confirme dans Science ».
Les implications sont directes :
- Pour l’identification du talent : Arrêtez de présumer que vos meilleurs jeunes sont vos futures vedettes. La recherche dit que 90 % d’entre eux ne le sont pas. Les jeunes qui finiront par atteindre les plus hauts niveaux ont plus de chances de se trouver au milieu du peloton en ce moment, en train d’accumuler des expériences diversifiées.
- Pour la conception des programmes : La participation multisport n’est pas un détour par rapport au développement — c’est le parcours que les meilleur·e·s au monde ont réellement emprunté. Les programmes qui poussent vers la spécialisation hâtive optimisent pour des résultats précoces au détriment du potentiel à long terme.
- Pour les entraîneur·euse·s et les parents : Des progrès graduels, ce n’est pas prendre du retard. C’est à ça que ressemble réellement le développement de calibre mondial. La pression pour accélérer — pour prendre de l’avance, se spécialiser, verrouiller un avantage — produit des sommets précoces, pas des sommets élevés.
- Pour les systèmes de sélection : Les académies d’élite et les programmes de développement qui sélectionnent les jeunes les plus performants et accélèrent leur entraînement spécifique à une discipline sont, selon cette recherche, en train de sélectionner les mauvais·es jeunes et de les entraîner de la mauvaise façon. Ils construisent des programmes autour du 10 %, pas du 90 %.
La conversation difficile
La recherche explique quelque chose d’inconfortable : pourquoi les programmes de spécialisation hâtive continuent de produire des preuves que la spécialisation hâtive fonctionne.
Si vous sélectionnez les meilleurs jeunes de 12 ans et que vous leur donnez un entraînement intensif dans une discipline spécifique, ces jeunes vont s’améliorer. Ils vont surpasser leurs pairs. Ils vont gagner au niveau jeunesse. Le programme va avoir l’air d’un succès.
Mais les jeunes qui auraient fini par atteindre les plus hauts niveaux chez les adultes? Ce sont ceux et celles qui n’ont pas été retenu·e·s, à qui on a dit qu’ils et elles n’avaient pas le calibre d’élite, qui sont passés à autre chose, à d’autres sports, ou à plus de sport du tout. Le système est optimisé pour identifier et développer ceux et celles qui atteignent leur sommet tôt — et pour éliminer les éventuel·le·s performeur·euse·s de calibre mondial avant qu’ils et elles y arrivent.
Les auteur·e·s le disent clairement : « De nombreuses écoles d’élite, universités, conservatoires et académies de sport jeunesse à travers le monde visent généralement à sélectionner les jeunes les plus performants, puis cherchent à accélérer leur développement par un entraînement intensif dans leur discipline. »
Cette approche, les données le démontrent maintenant, va dans le mauvais sens.
Et maintenant
L’article propose trois hypothèses pour expliquer pourquoi ce schéma se maintient — pourquoi la diversité l’emporte sur la profondeur et le graduel sur la rapidité. L’« hypothèse de recherche et d’adéquation » suggère que l’expérience multidisciplinaire aide les gens à trouver le domaine qui leur convient le mieux. L’« hypothèse du capital d’apprentissage enrichi » suggère que la pratique diversifiée développe des compétences transférables et une capacité d’apprentissage. L’« hypothèse des risques limités » suggère qu’une progression plus lente en début de parcours réduit l’épuisement, les blessures et l’abandon.
Ces hypothèses seront testées et débattues. Mais les constats fondamentaux sont solides : tous domaines confondus, sur 34 000 performeur·euse·s, aux plus hauts niveaux de la réussite humaine, le schéma de développement est cohérent.
Le développement à long terme fonctionne. Les données probantes le confirment.
Pour en savoir plus
Si vous n’avez pas encore exploré le modèle de développement à long terme, commencez par le guide Développement à long terme par le sport et l’activité physique 3.0 — la ressource pour concevoir des programmes axés sur le développement à long terme, et non sur les victoires à court terme. Les sept principes directeurs du développement à long terme dans le sport et l’activité physique de Le sport c’est pour la vie seront accessibles au public en 2026.
Des questions sur l’application des principes de développement à long terme dans votre organisme? Communiquez avec Le sport c’est pour la vie. Nous travaillons avec des organismes sportifs, des municipalités et des programmes communautaires partout au Canada pour mettre ces données probantes en pratique.
Référence
Güllich, A., Barth, M., Hambrick, D. Z., & Macnamara, B. N. (2025). Recent discoveries on the acquisition of the highest levels of human performance. Science, 390(6779), eadt7790. https://doi.org/10.1126/science.adt7790

