Les réflexions du médaillé d’or Jean-Luc Brassard sur l’évolution du milieu sportif

Personne n’osait commenter la nouvelle. Quand on a appris que de nombreuses athlètes canadiennes de ski alpin avaient été agressées sexuellement par leur entraîneur, Bertrand Charest, entre 1991 et 1998, ce qui a mené à un procès et à un verdict de culpabilité, Jean-Luc Brassard ne voulait pas s’impliquer au départ. Le célèbre skieur, médaillé d’or olympique, a été choqué par les allégations, mais ne savait pas ce qu’il pouvait apporter à la conversation. Comme tout le monde, il a dirigé les questions des journalistes ailleurs.

Puis il y a réfléchi à deux fois.

« Un journaliste m’a dit : "Nous avons tenté de contacter toutes sortes d’intervenants dans le milieu du ski et personne ne veut faire de commentaires." Ça m’a vraiment surpris qu’aucune organisation n’ait osé se prononcer pour soutenir les victimes. Je souhaitais au moins qu’elles sachent que quelqu’un les croyait », a expliqué Jean-Luc Brassard à Le sport c’est pour la vie, relatant le moment où il a décidé de se faire entendre par rapport à l’affaire.

« J’ai donc rappelé le journaliste et je lui ai dit : "Je vais faire l’entrevue. Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais je ne veux pas que ces femmes se retrouvent sans aide ou sans soutien." Elles ont eu beaucoup de courage, mais elles se battaient toutes seules. »

En tant qu’un des conférenciers vedettes du Sommet canadien Le sport c’est pour la vie 2020, Jean-Luc Brassard partagera ses réflexions sur cette expérience et bien d’autres alors qu’il agira comme champion du changement à grande échelle. Durant le procès de Bertrand Charest, Jean-Luc Brassard a été consterné d’apprendre non seulement les détails des agressions, mais de se rendre compte que des mesures de protection institutionnelles semblaient déficientes dans le milieu du ski, un sport qu’il aime tant. Un prédateur a pu ainsi agresser de nombreuses femmes pendant des années sans se faire prendre. L’histoire a bouleversé Jean-Luc Brassard, et l’a poussé à prendre la parole sur les agressions dans le sport, même s’il n’a lui-même pas vécu de telles expériences dans sa jeunesse et sa carrière.

C’est précisément parce qu’il est conscient de l’importance d’un bon entraîneur qu’il a voulu s’assurer que ce que les athlètes ont vécu ne se reproduise pas, et ne soit pas toléré ou étouffé, ni dans son pays ni dans son sport. Il est depuis devenu un visage connu dans le mouvement de la sécurité dans le sport, et a à cœur de créer des environnements sportifs de qualité comme ceux décrits dans le Développement à long terme par le sport et l’activité physique de Le sport c’est pour la vie.

« Je ne peux pas dire que le sujet me passionne. En tant qu’être humain, je suis déçu que tout athlète soit victime d’agression. Je n’ai pas choisi de m’impliquer dans cette cause; j’étais simplement fâché que personne d’autre n’agisse. Ce sont des personnes, des femmes, des êtres humains. »

Jean-Luc souhaite s’attaquer à de nombreux types d’agression, que ce soit la violence verbale, l’intimidation ou les agressions physiques, qui, selon lui, mènent bien des athlètes à cesser prématurément de s’entraîner ou à avoir l’impression qu’ils ne sont pas les bienvenus dans leur milieu. Il croit qu’il faut blâmer en grande partie la mentalité de la médaille à tout prix, dont les coupables peuvent être les coéquipiers, les entraîneurs ou même les parents. Selon lui, en perdant de vue l’objectif initial du sport (celui d’avoir du plaisir), le système sportif a laissé tomber les jeunes athlètes qui souffrent de cette dynamique.

« Il faut suivre l’exemple des Norvégiens : il n’y a pas de points ou de chronomètre pour les enfants de 13 ans et moins. Le sport doit être agréable et ne doit pas être vécu comme une obligation. Mais on dirait qu’aujourd’hui, l’objectif premier des parents est que leur enfant soit champion à 10 ans. Les jeunes vivent bien trop de pression », soutient-il.

« Ce n’est pas grave si notre société ne produit pas de champions mondiaux; il faut l’accepter. Les enfants vont se souvenir toute leur vie de ce qu’ils apprennent en pratiquant un sport. Le vrai esprit sportif, c’est faire de son mieux durant une activité et essayer d’atteindre un autre niveau. Avec cette approche, on est tous gagnants parce qu’on dépasse nos propres capacités. »

Bien que Jean-Luc Brassard doive son succès en partie à la médaille d’or qu’il a remportée aux Jeux olympiques de Lillehammer en 1994, la compétition est selon lui trop présente dans l’esprit de la plupart des organisations sportives. En fait, il pense que celles-ci accordent souvent trop d’importance à la compétition dans le parcours de développement à long terme de l’athlète, et qu’elles pourraient élargir leur mandat afin d’inclure des parcours ciblant des objectifs différents. Pour l’ancien athlète, même au plus haut niveau de son entraînement, le ski demeurait quelque chose d’amusant. Et selon lui, c’est la clé d’un engagement positif à long terme dans le sport et l’activité physique.

« Pour chaque champion olympique qu’on voit à la télé, il y a 200 ou 300 athlètes du même niveau qui restent dans l’ombre et finissent par être mis de côté. Ils ont le même talent, mais n’ont pas d’aussi bonnes occasions. C’est le revers de la médaille quand on produit des champions », explique-t-il.

« Il faut abandonner l’idée de vouloir gagner des médailles à tout prix. »

Une affirmation qui résonne particulièrement dans un contexte où des pays trichent. Les cas de dopage se multiplient en Russie et en Chine, deux pays dont la course au succès se fait au détriment de la santé de leurs athlètes, et Jean-Luc Brassard aimerait que le Canada adopte une approche plus globale pour accueillir et encourager les jeunes talents. Il défend l’approche à l’égard du développement à long terme de Le sport c’est pour la vie, dans laquelle chaque athlète est considéré comme important et valorisé. Et lorsqu’il repense à sa carrière, ce n’est pas la réussite olympique dont il se souvient le plus, mais les liens qu’il a noués.

« Encore aujourd’hui, des amis et d’autres athlètes m’appellent quand ils sont dans la région pour que leurs enfants me connaissent, et on va skier tous ensemble pour le plaisir. Des liens d’amitié aussi durables valent bien plus que n’importe quel trophée. C’est ce que je souhaite pour mes enfants. »

Cela dit, certaines personnes dans le milieu sportif sont réticentes à ce changement d’attitude. Jean-Luc Brassard rencontre souvent des parents qui sont touchés par son message et qui lui disent soutenir ses objectifs, mais qui demeurent déterminés à tout faire pour que leur enfant devienne un champion mondial. Dans certaines situations alarmantes, les parents utilisent leurs enfants à des fins égoïstes.

« Les parents qui poussent leurs enfants à pratiquer un sport pour devenir célèbre et obtenir des commanditaires ne le font pas pour les bonnes raisons. Cela peut prendre du temps, mais je pense qu’un changement de mentalité s’impose. »

Durant le Sommet canadien Le sport c’est pour la vie 2020, Jean-Luc Brassard partagera ses réflexions et encouragera les délégués à faire avancer leur mentalité. Il soulignera les réussites dont il a été témoin au cours des vingt dernières années et abordera également les points qu’il faudrait améliorer. Il parlera de son travail pour Ambassadors of Fair Play, un programme favorisant un milieu sportif inclusif, agréable et exempt d’intimidation. Les délégués en apprendront davantage sur les répercussions positives de l’activité physique lorsqu’elle est basée sur la participation plutôt que sur les résultats.

« Pour ma part, j’encourage les enfants à trouver leur passion dans la vie, et ce n’est pas obligé de passer par le sport; ça peut être le théâtre, les arts ou les mathématiques. Bien souvent, quand on me demande combien d’heures d’entraînement j’ai faites dans ma vie, je réponds : "Je n’en ai aucune idée, parce que je m’entraînais par passion. Ce n’était pas du travail; c’était quelque chose que j’avais envie de faire." »

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